Autonomie des jeunes : une traversée accompagnée, pas un saut dans le vide !

Préambule

La question de l’autonomie des jeunes, en particulier dans le champ de l’aide à la jeunesse, suscite une prise de conscience accrue.

Loin d’être une finalité atteinte à 18 ans comme un seuil arbitraire, elle s’impose comme un processus long, complexe, évolutif, souvent semé d’embûches pour les jeunes et pour les intervenant·es.

Le 15 avril 2025, Impulsion asbl a organisé une journée d’échanges et de réflexions avec le secteur de l’aide à la jeunesse au sujet de l’accompagnement des jeunes sur le chemin de l’autonomie.

Lors de celle-ci, rassemblant jeunes et professionnel·le·s, cette notion a été explorée à travers des représentations, des vécus, des enjeux pratiques et éthiques.

Nous avons pu réfléchir ensemble à améliorer l’accompagnement des jeunes concerné·e·s. Comment offrir un cadre où l’on peut se tromper et apprendre ? Comment avancer pas à pas, tout en accueillant les doutes et les craintes de chacun·e ? Nous nous sommes rencontré·e·s, nous avons échangé, nous nous sommes questionné·e·s.  

Les professionnel·les présent·es ont eu le privilège d’entendre la parole franche et directe des jeunes sur leur travail et leurs vécus, et de découvrir plusieurs services qui ont développé des projets et des ressources innovants pour faciliter cette transition vers l’autonomie.​

A travers ces quelques lignes, nous avons souhaité laisser une trace des échanges de la matinée en croisant les représentations et les expériences des professionnel·le·s et des jeunes qui ont vécu et qui incarnent cet accompagnement. Dans l’espoir que cette trace vienne ouvrir d’autres portes vers de nouvelles manières de penser et d’accompagner l’autonomie.

Des représentations plurielles de l’autonomie

Côté professionnel : entre idéal et réalité sociale

Les professionnel·le·s présent·e·s ont souligné la polysémie du mot « autonomie », oscillant entre injonction institutionnelle, objectif éducatif et construction relationnelle. Si l’approche fonctionnelle a longtemps prévalu (savoir faire les courses, gérer un budget, etc.), une vision plus holistique émerge aujourd’hui : l’autonomie comme cheminement, dans un équilibre entre indépendance, interdépendance et lien social. Elle ne saurait être envisagée sans intégrer les droits fondamentaux (logement, santé, protection) et le contexte sociétal dans lequel les jeunes évoluent.

Iels insistent aussi sur un paradoxe structurel : demander à des jeunes, souvent fragilisé·e·s, de devenir autonomes à 18 ans alors que dans d’autres milieux, on prolonge la dépendance bien au-delà. La “mise en autonomie” devient alors presque une injonction paradoxale : on exige l’autonomie sans avoir offert l’espace ni le temps pour l’expérimenter de manière progressive et sécurisée.

Côté jeunes : une expérience ambivalente

Pour les jeunes présent·e·s, l’autonomie est décrite comme une expérience ambivalente faite d’excitation, d’inquiétudes , de solitude souvent, mais aussi de fierté. Leur parole est directe, incarnée, émotive. L’autonomie c’est :

  • « un saut dans l’inconnu »,
  • « du stress et de la liberté en même temps »,
  • « apprendre à tout faire tout seul… mais pas tout seul quand même ».

Ce que les jeunes expriment, c’est un besoin de présence fiable, de patience, de guides non jugeants. Iels veulent expérimenter, mais sans être abandonné·e·s. Iels demandent de pouvoir échouer, revenir, recommencer. Ce qu’iels redoutent par-dessus tout ? L’isolement, la rupture définitive avec les anciens repères, l’absence de retour possible. Le droit à l’erreur émerge comme une revendication récurrente.

Dépasser les contradictions du système

Plusieurs tensions structurelles traversent le travail éducatif :

  • L’exigence d’un projet d’autonomie “clé en main” face à des parcours sinueux ;
  • Le modèle néolibéral de l’autonomie (mobilité, flexibilité, performance) face aux réalités des jeunes précaires ;
  • L’inégalité d’accès à l’expérience du projet, à la stabilité, au réseau.

Ce décalage alimente la nécessité de développer une posture professionnelle réflexive, fondée sur l’humilité, la reconnaissance de ses propres représentations et la capacité à faire autrement.

Quand les regards se croisent : des tensions fécondes

Un des apports majeurs de cette journée est d’avoir permis une mise en miroir des discours, qui ont tissé peu à peu une toile commune. On constate :

  • Un glissement du mot « autonomie » vers celui de « relation » : les jeunes, comme les professionnel·le·s, en soulignent la dimension profondément relationnelle. On ne devient pas autonome « contre » ou « sans » les autres, mais « avec » eux.
  • Une volonté partagée de sortir d’un modèle purement individuel ou normatif, pour ouvrir à une conception plurielle, collective, souple de l’autonomie.
  • Une nécessité de penser l’improvisation comme outil professionnel : accompagner vers l’autonomie exige de composer avec l’imprévu, de s’adapter, de laisser de la place à l’expérimentation.
  • Un consensus sur l’importance d’un lieu-ressource, un “chez soi” psychologique, émotionnel ou physique. Lieu d’aller-retour, de repli, de partage, sans sanction ni rejet.

Les ingrédients d’un accompagnement juste et humain

Les jeunes évoquent ce qui les a aidé·e·s : la disponibilité constante des éducateur·rice·s, l’accès informel aux structures (passer à l’AMO “juste pour un café”), la rencontre avec d’autres jeunes dans la même situation, les gestes simples et chaleureux (sorties, partages de repas), la présence d’un tissu social quotidien (les voisins, le commerçant du coin).

Du côté des professionnel·le·s, les éléments clés sont la fiabilité du lien, la co-construction du projet, la valeur donnée à la parole et au rythme du jeune, le respect du droit à l’erreur, au retour, à l’échec, la notion de contenance : un cadre suffisamment sécurisant pour permettre la liberté.

L’accompagnement est vu comme un acte profondément relationnel et éthique, où l’on se doit de témoigner d’une forme d’amour inconditionnel – au sens grec d’agapè. Pas une fusion, mais une présence désintéressée et engagée, capable d’accepter les départs, les retours, les silences.

Conclusion ouverte : quelle posture pour accompagner vraiment vers l’autonomie ?

Cette journée a mis en lumière à quel point l’autonomie est un chantier commun, à la fois intime et collectif. Pour les jeunes, c’est une construction fragile, traversée d’émotions. Pour les professionnel·le·s, c’est un défi à penser au quotidien, dans les interstices du cadre, souvent à contre-courant des logiques institutionnelles. Pour tous, c’est accepter la part de vulnérabilité et d’incertitudes indispensable pour avancer.

Pour poursuivre notre réflexion, nous avons identifié quelques questions à se poser en équipe ou en supervision :

  • Quelle est notre propre représentation de l’autonomie ? Comment la définirions-nous ?
  •  Comment notre représentation influence-t-elle notre accompagnement ?
  • Comment nos dispositifs d’accompagnement et notre cadre soutiennent l’autonomie sans la décréter ni l’imposer ?
  • Sommes-nous capables de garantir un “droit au retour” pour les jeunes ?
  • Quels espaces (formels et informels) offrons-nous aux jeunes pour expérimenter, se tromper, revenir ?
  • Quelle place laissons-nous à l’improvisation ? Comment accueillons-nous les imprévus ?
  • Comment travaillons-nous à maintenir et renforcer les liens des jeunes avec nous, avec leur tissu social et comment faisons-nous pour éviter les ruptures ?
  •  Est-il possible d’accompagner sans aimer, sans croire en la personne ?

Ce travail d’accompagnement vers l’autonomie n’est pas un protocole. C’est une relation. Une traversée. Une navigation à vue… à deux, à plusieurs.

Et ce sont bien sûr les jeunes qui le disent le mieux :

« Il est important d’avancer dans la vie, petit pas par petit pas. Chaque petit pas est important, ils t’amènent là où tu es. »

« On m’a tendu les clés pour ouvrir les portes, chaque porte peut en ouvrir une autre. ».

Pour l’équipe d’Impulsion
Christelle Trifaux
Directrice

Impulsion asbl

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